- A table! A table! A table!
Votre mère vous appelle. Le repas est servi. Le repas tombe à pic (c'est ça, une mère). Votre père est là aussi:
les bras croisés. Il est un peu inexistant, malgré ses airs de matamore. C'est elle qui dirige. Elle a bien choisi. Là aussi,
vous apprendrez à les connaitre, les femmes. Pas du tout ce que vous croyez. Pour l'instant, vous n'y connaissez rien. Vous
reluquez plutôt. Pas de honte. C'est normal à 18 ans. N'écoutez pas trop les vantards. Eux aussi ont la trouille. On frime
pour cacher tout ça; c'est un sale âge.
- A ton âge, tu devrais avoir une copine.
Ca c'est votre mère. C'est leur truc, ça, les copines. C'est une génération qui ne parle pas de mariage - encore
moins de baise. Non: copin-copine, ça leur convient. Pas trop risqué, pas trop passionnel, pas trop dérangeant. Vous restez
un enfant. C'est pour ça.
- A son âge, je les collectionnais.
Ca, c'est votre père. C'est un con. Personne n'a jamais rien collectionné. Surtout pas lui. Il ré-écrit sa vie,
à votre intention. C'est aussi pour ça qu'il est un peu inexistant. Pas de tripes. La société lui convient. Il y a brillamment
réussi, d'ailleurs. Expert comptable.
Ne riez pas dans votre soupe. Ca les énerve. Ils sont biens, vos parents. Ils vous voudraient plus dynamique,
plus battant, plus vainqueur; c'est tout. Ils y croient, eux, à la publicité. Ils vivent là-dedans. Ils vivent en Amérique.
C'est le gratin dauphinois, après. Vous mangez de bon appétit. Vous n'avez pas dit un mot. Vous ne communiquez
plus beaucoup, avec votre entourage. Ne vous en apercevez pas. Vous êtes sur la sale pente de la marginalité... Les autres
l'ont compris. C'est pour ça que vous nous intéressez.