Arnaud Gérard. Comme Elvis (roman).
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elvis monte...

  Elvis monte sur scène. La salle retient son souffle, imperceptiblement. Il est beau, il est fier, il a " quelque chose", un magnétisme qui surprend et suspend les conversations. Son surnom n'est pas encore "le roi", mais il ressemble un peu à un prince qui reviendrait d'un pays lointain. Ca électrise l'atmosphère et même les hommes sont intéressés.
  Il attaque.
  Le groupe est bien en place: vieux maquereaux la chemise cool, jeunes branleurs déguingandés pour qui tout est dans le tombé de veste. Pantalons noirs, cols relevés et vestons larges, on est en 1950 même si tout ici est légèrement décalé, comme mal ajusté, presqu'à part...
  De belles images.
  Mais c'est de la musique noire, et là, ce n'est pas possible. Pas en pleine ségrégation raciale dans le sud des Etats-Unis en 1955. La foule est interloquée. Des gens s'en vont. Pas être mêlés à ça. Car ça va saigner, tout le monde l'a compris. Et ça saignera. Longtemps... Et encore aujourd'hui.
  Elvis fait son show, imperturbable. Il tient la scène. Il est un peu crispé, sans cette décontraction légendaire qui lui viendra par la suite. Sans soutien.
  Des gens l'écoutent... surtout des jeunes, mais personne ne se risque à danser ni à manifester. C'est discret. Le shérif doit être déja prévenu. Et tout le Ku-klux-klan. Tout peut arriver. On ne joue pas avec ça. Les noirs ont leur quartier, leur musique, leur nourriture. C'est autre chose, un autre univers. C'est pas ici.
  Les femmes le trouvent bien courageux, Elvis.
  Il ne sait pas ce qu'il risque.
  Un jeune inconscient.
  Le groupe s'anime, les chansons défilent, du blanc, du noir, un certain mélange. C'est inconcevable. C'est Scotty Moore, l'autorité morale, qui envoie les solos, c'est lui qui mène le bal... Il en a vu d'autres. Ou il s'en donne l'air... car il est bien jeune, lui aussi.
  Elvis lâche le micro et se lance dans un pas de danse. C'est ce que dansent les noirs. Ce que dansent les noirs. Ce que dansent les noirs. Chacun se répète ça dans son étroite tête. Ca martèle. Des gens s'en vont encore, ils fuient à présent... Ne reste devant la scène qu'une petite poignée de fidèles. Les amis. Tous debouts.
  C'est fini.
  Elvis s'éclipse par les coulisses. Il est vêtu de noir, serre quelques mains, sourit. Tout s'est bien passé. Demain, il fera jour. Il s'ouvre une bière. Le groupe le rejoint, tous ont le sourire. La révolution est en marche.
  Elvis sera notre homme.