Mais la sincérité de sa voix rachète tous ces défauts...
Plus personne n'avait crié comme ça depuis longtemps, comme si sa vie était en jeu, comme s'il fallait effacer
en seul titre une enfance de misères et d'oppression, comme s'il y avait quelque chose à atteindre là-bas, plus loin, derrière
le mur de lumière des projecteurs, au bout de son propre souffle, de la saturation et des larsens... comme si le ciel lui-même
pouvait se mettre à pleurer!
Après il y a l'ennui, les séances de travail en studio, avec les techniciens qui rigolent en pensant à la poulette
qu'ils vont tringler le prochain week-end, après il y a les heures qu'on tue par d'inoffensives cigarettes ou (hélas pour
elle) de plus pénibles manies d'opiacés, après il n'y a plus que de l'ordinaire et du quotidien...
Et comment pourrait-il en être autrement après ces 3 minutes d'absolu?
Lui aussi savait ça. Il avait vu les photos de ce précurseur des années 50, tout en cuir et jambe blessée, qui
fixait toujours un point invisible, quelque part derrière le mur de lumière des projecteurs, quelque part après l'arc-en-ciel,
dans ce domaine où il était le maître de l'espace pendant ces 2' 45, pendant ces 3' 11, pendant ces 1' 48...
(Il avait l'alcool comme béquille, celui-là).
Et lui aussi - dans un déluge d'électricité désespérée - a longtemps crié et cherché à atteindre cette limite,
après le mur de lumière des projecteurs, là où la matière et le réel s'effriteraient enfin pour laisser voir cet "autre chose"
dont il était question dans ce regard fixé au loin, dans cette voix à bout de souffle, dans ces guitares étoilées galopant
vers l'éternité... Il a longtemps crié et attendu, oui. Et puis un jour il a tiré. Il s'est fait sauter la tête, éclaboussures
de cervelle et de sang, au fond d'un jardin désolé. Il tenait absolument à aller vérifier - s'il existait vraiment, ce quelque
part, après l'arc-en-ciel...