Vous êtes contre?... Poussez donc le volume. Difficile d'y résister, hein?... C'est quelque chose comme un grand
opéra qui parlerait de temps oubliés et de siècles futurs, de beautés sous la lune, de chiens en liberté au soleil du désert...
Quelque chose comme un rugissement intérieur qui nous habiterait et que les mots peinent à décrire.
Mais vous fuyez! vous fusez, quittez la pièce dans un hurlement de rage. Vous attrapez dans le placard à balais
un fusil déja chargé. Vous aviez donc tout prévu? Le carnage que vous allez faire était bien planifié. Votre gendre vous avait
caché ses penchants pour Détroit qui expliquent tout: le malheur de votre fille chérie, sa tristesse de vous annoncer qu'elle
était enceinte, les nuits qu'elle a passé à l'attendre quand il disparaissait sans explications, la servante soumise qu'elle
est finalement devenue. Vous savez tout ça, et c'est insupportable pour une féministe de votre trempe. Alors ce soir vous
allez tirer.
Vous dévaldinguez les trois étages en savates, et là, sur le trottoir, boum! c'est la voisine du sixième qui voit
sa tête exploser comme un fruit trop mûr, son petit chien, son chihuahua, se met à tourner sur lui-même en huhulant comme
une sirène, mais vous le flinguez lui aussi (vous avez une arme à deux coups), vous l'envoyez bouler à trois mètres au moins,
et puis c'est les voitures: à la une, à la deux, à la trois! vous provoquez de beaux carambolages, l'ABS n'avait pas prévu
ce coup-là, c'est dommage, et le sang se met à pisser alentour...
Mais voila le gyrophare bleu et blanc caractéristique de la maréchaussée. Ils sautent du fourgon et vous embarquent
séance tenante. Vous vous laissez faire, vous êtes sous le choc, ne pensez pas aux journaux qui parleront de vous demain.
(Star pendant quinze minutes, comme disait l'autre). Il n'y a plus rien en vous que ce silence fixe au fond de votre tête.
Et c'est peut-être mieux ainsi.
Car vous vous êtes trompée, figurez-vous: ce Détroit de la fin des sixties ne parlait pas de meurtres rituels
ni de mutilations, non, il proclamait simplement que nous avions gagné la guerre et que nous étions libres, à présent, libres
d'aimer ou pas qui nous voulions et de ne plus rien faire sauf nous reposer au bord des villes, la nuit, comme au bord de
grands lacs endormis, en attendant qu'au matin l'absurde traffic des gens qui vous ressemblent ne nous renvoie vers nos servantes,
nos amis, et nos rêveries...
Mais cette vérité-là vous aurait déplu aussi.