Arnaud Gérard. Presque mort (roman).

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01: saint...
03: il n'y a rien...
04: je repense...
05: et puis...
06: ce que ça...
07: et ce que...
09: ...etc...
08: pour lui...
10: mais la...
11: vous êtes...
12: il y avait...
14: ils sont...
15: alors...
13: c'est un...
02: il était...

14: ils sont vieux...

  Ils sont vieux, ceux-là.
  Vous les connaissez, j'en suis sûr. ils sont apparue vers 1965, ou 6, 7, 8... Ils ronflaient à l'époque dans leurs barbes naissante, et, au réveil, pensaient à faire la révolution. Ils s'agitaient dans des cafés mal famés, le regard feutré, la cigarette roulée au doigt, le livre de référence dans la poche révolver... Ils avaient tout prévu. Le ton souvent péremptoire, ils déblatéraient d'amour libre, de société alternative, ou du cri primal et libérateur qu'ils entendaient dans le saxophone de tel ou tel jazzman... Ils fallait tout essayer, ils en étaient sûrs, tout connaître de ce vieux monde qui n'en avait plus que pour quelques mois. La jeunesse n'allait pas laisser passer sa chance, pour ça, non, pas cette fois... Pas cette fois-ci, tu vois!
 
 
  Ils sont là, aujourd'hui: ils ont fêté leur soixantième anniversaire, regardent à la télé - tiens! - regardent sur leur téléviseur japonais numérique, le député européen pour qui ils ont voté, ce type qu'ils admiraient tant à la grande époque des pavés et des bombes, ce chevelu libertaire qui jamais ne se dégonflait devant la police. Il a coupé ses cheveux, lui aussi. Sa copine est sénatrice et c'est un vrai bonheur pour le troisième âge de la voir cintrée dans un tailleur de bonne coupe 1910. Bien maquillée, pomponée pour les électeurs, elle anime débats, forums et réunions de son prestige médiatique. Peu de gens savent qu'elle donnait son cul à tous les vents dans les couloirs des universités de sa jeunesse. C'est pourtant à cette époque-là qu'elle avait vu juste!
  Mais le temps a eu leurs peaux, à tous.
 
 
  Pas facile, hein, de lutter contre ce vieil ennemi. Ils y pensent, peut-être, quand leurs compagnes les laissent un peu tranquille avec son traitement contre la cellulite? Ou bien ils avalent une nouvelle gorgée de la bière des désespérés. Ou ils se roulent un joint de cette colombienne qui n'a plus le même goût que jadis, hélas...
 
 
  Ce sont les meilleurs qui sont dans ce genre de situations. Pour les autres c'est pire: ils se sont trouvés un quelconque mensonge (la cybernétique, les produits bio', l'astrologie, que sais-je) qui leur permet de ne pas penser à ce temps qui passe et qui a eu leurs peaux. A tous.
 
 
  Sauf un. Celui-là pointe aujourd'hui à la soupe populaire. Il n'a pas voulu changer d'idées et a donc perdu ce petit boulot qui le faisait survivre, sa femme l'a plaqué, il a été expulsé, ainsi qu'un tas d'autres galères trop nombreuses pour même être énumérée ici. Trop nombreuses pour un seul homme, en fait, et c'est ce qui explique cette casquette, ce vieux parka, et cet air larmoyant qu'il prend en même temps que son plateau-repas. Mais au milieu de ces clochards qui le poussent, il a gardé ce petit espoir dans un coin de sa tête, qu'un jour, peut-être, demain, qui sait? il y aura des jours meilleurs pour lui et tous les autres. Il voit ça dans le regard désolé de cette dame qui le sert poliment. C'est aussi à cause de ça qu'il n'a jamais peur de rien, même lorsqu'il pleut. Il a compris que cette dure lutte n'aurait pas de fin. Il y a donc gagné, en quelque sorte, son éternité...