Il était à eux.
Il avait fait ce choix sans en être conscient mais en étant le premier à porter sur scène le pantalon de cuir
noir. Ils avaient compris, se l'étaient appropriés, ne le laisseraient plus partir. Ils lui interdiraient une carrière, mais
le sauveraient maintes fois d'une mort sans cesse coudoyée.
Ils? Qui ça, eux?
Eh bien, ces milliers de motards qui se passionnaient pour le rock and roll dans l'Angleterre et la
France de 1960. Ils étaient mécanos, ajusteurs, ou sortants de prison, mais ne vivaient que pour Elvis, Eddie, et les autres.
Ces jeunes types aux mèches huilées étaient le sel de la terre, l'honneur de l'Occident. Jamais ils ne l'abandonneraient.
Le cuir était leur fétiche: indispensable pour la bécane, mais aussi insigne de ralliement, d'appartenance
à une classe; à une caste. Le monde pouvait toujours (d'accord?) sombrer sans eux.
Et ses concerts se transformèrent en de véritables cérémonies. On y venait, non pour la musique, mais pour y entretenir
cette flamme vivace et dangereuse qui semblait promettre une autre vie, dans un ailleurs pas si inaccessible. Oui - dans un
ailleurs presqu'accessible...
Lui aussi était prisonnier de ce jeu. Ne voulait pas s'en échapper, comme eux. Ils avaient ensemble choisi cette
cause sur laquelle ils avaient du mal à mettre des mots, mais qui vibrait, pourtant, au fond de leurs coeurs chaque fois qu'ils
entendaient ces guitares.
Ils savaient déja qu'ils mourraient comme ça.
Puisqu'on abandonne pas son amour, quand on l'a trouvé. Non - mais c'est lui qui vous lâche.
Et il est mort un jour, lui, dans le semi-anonymat de sa cinquantaine, il est mort un jour où dehors il neigeait,
il est mort en poursuivant toujours sur cette voie qui devait bien mener quelque part...