Il n'y a rien pour elles, ici-bas.
Souvent elles sont orphelines, ou de parents divorcés, elles peinent à l'école où elles ne sont pas les plus jolies,
ni les mieux notées. Leur quotidien s'écoule lentement, dans un mélange d'hébétude et d'angoisse. Leur mère est absente, ou
ne les voit pas grandir, et continue de les dorloter tels de petits bébés alors qu'elles ont 10, 12, puis 13 ans. Elles sont
craintives et apeurées, jamais impolies avec la boulangère, et les riches messieurs en pardessus sourient avec indulgence
en les voyant.
Souvent c'est le suicide, qui vient clôturer ces vies mort-nées, comme avortées dès la naissance, et la boite
de barbituriques est là, dans la pharmacie de maman, pour combler ce vide qu'elles ressentent au plus profond de leur être.
Et tout le voisinage en parlera alors - mais pour 1 jour ou 2, pour 1 jour ou 2 seulement... Ce n'est pas le genre de choses
auxquelles on aime penser.
Et puis, un soir, (mais qu'est-ce que le hasard), celles qui ont de la chance captent à la radio ce coeur africain
du Bo qui bat - qui continue à battre! - à travers les mille et une manipulations de la technologie. Elles entendent ces voix
venues d'outre-tombe et qui semblent leur crier quelque chose... Mais quoi? Mais quoi? Mais sans jamais le dire, vraiment.
Et le réveil s'arrête. Et le petit transistor posé sur le lit devient un objet magique, d'un coup. Et elles sourient alors...
Et vous savez très bien que ça ne leur arrive pas souvent.
Le lendemain elles se renseigneront, discrètement comme toujours: elles dépisteront les vigiles au supermarché,
approcheront d'un air entendu le rayon musique, farfouilleront dans la marchandise; en essayant de retrouver ce nom qu'elles
n'ont d'ailleurs pas très bien compris... Les plus fauchées voleront le truc (en prenant tous les risques), les autres l'achèteront
avec leur argent de poche, ou se contenteront de le regarder timidement, en se promettant de faire des économies. Elles ramèneront
ça dans leur chambre. Regardez-les hâter le pas sur les trottoirs comme si elles transportaient de l'or! Elles l'écouteront
encore et encore, jusqu'à en perdre la notion du temps, jusqu'à ne plus penser qu'à ces guitares, jusqu'à ce que l'enfer ne
soit plus qu'un souvenir...
A l'école elles en discuteront avec quelques chipies de leur âge, on se moquera d'elles, elles insulteront, affirmeront
leur point de vue, finiront par rencontrer 2 ou 3 amis porteurs de la même illumination. Ensemble ils se monteront le coup
dans des soirées clandestines, là où on boit de la vodka-orange, du whisky-coca, en recrachant la fumée de sa cigarette par
le nez, de l'air de ceux qui en savent plus long...
A travers les voix oubliées de Vince, Elvis, ou Eddie, ces petites filles viennent de se trouver un grand-frère,
un ami, un amant - presqu'une famille... Pour elles aussi, désormais, le soleil peut se mettre enfin à briller. Elles en sont
sûres. Et se mettent alors à pleurer en baissant la tête, en serrant les lèvres...