Et puis ce sera ton premier concert!
Dans les flaques de bière et le rire des amis. Toujours aussi surprise d'avoir été aussi vite acceptée, tu iras
faire un tour aux toilettes, où tu seras royalement ignorée. Il y aura là tout un tas de petites aux yeux cernés de noir et
à la coiffure scotchée de 36000 laques et qui ne te regarderont pas, trop occupées qu'elles sont d'elles-même et de ce qu'il
y a entre elles. Tu repèreras une petite cuillère posée sur un lavabo, un regard vicieux dans un miroir... Vite marre, alors,
de ces marquises de banlieue! tu remonteras à l'étage te raccrocher au bras de ton compagnon, de celui qui t'a amenée là,
en te disant c'est super', tu vas voir, les copains...
Et tu le retrouveras la bouteille à la main, au milieu d'un groupe en blousons de cuir, lancé de toute évidence
dans une passionnante discussion, et tu te demanderas bien de quoi peuvent parler tous ces gens qui ne se connaissaient même
pas il y a deux minutes. Quelqu'un crachera sous tes pas - un gros malabar au crâne rasé - mais sans te viser spécialement,
simplement parce qu'il avait envie de cracher à cet instant, ce con-là. Puis il éclatera de rire en tombant dans les bras
d'une vieille connaissance; ils se tireront bras-dessus-bras-dessous le diable peut bien savoir où...
Alors tu auras envie de souffler, de respirer de l'air frais, et tu sortiras en les laissant tous là, dans cette
bulle opaque traversée de fumée et de larsens. On ne t'en empêchera pas...
Il n'y aura pas de parking, dehors, mais des voitures garées n'importe où et tu trouveras la tienne un peu
plus loin. Tu t'installeras au volant, à demi-tremblante, et tu lâcheras ce soupir, ce soupir du plus profond de ton âme,
ce soupir que tu comprimais depuis si longtemps... Il n'y aura pas de bruit, ici, tu t'allumeras une cigarette et recracheras
la fumée la tête en arrière, enfin calmée...
Puis tu repenseras à ce mec, si beau et si bien, à celui qui t'a amenée à ce premier concert en te disant
c'est super', tu vas voir, les copains... Et tu te mettras à pleurer sans bien savoir pourquoi. Tu te mettras à pleurer sous
la lune indifférente, elle aussi, mais sans bien savoir pourquoi, non, sans bien savoir pourquoi...