Arnaud Gérard. Presque mort (roman).

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04: je repense...
05: et puis...
06: ce que ça...
07: et ce que...
09: ...etc...
08: pour lui...
10: mais la...
11: vous êtes...
12: il y avait...
14: ils sont...
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13: c'est un...
02: il était...

06: ce que ça aurait...

  Ce que ça aurait dû être:
 
 
  Tu aurais sorti de ton armoire ton Perfecto ruiné, l'aurais enfilé devant la glace... Oui, ça va: les épaules sont bien un peu plus étroites et la ceinture un peu plus serrée qu'il y a 20 ans, mais il est toujours portable, cet emblème des années sombres. Tu aurais après maté ton profil: un peu empâté mais sans plus, la sveltesse est ailleurs et tu affiches à présent la massivité de l'homme viril. Tu n'as rien perdu au change. Un coup de peigne sur des cheveux toujours drus et en route!...
  Dans le métro des négros malfaisants t'auraient épié en douce, cherchant à deviner un client sous le masque impassible du rock and roller. Tu les aurais ignorés comme à la grande époque. C'est même pour ça que tu es toujours vivant, toi! Et rien à foutre non plus de ces courges qui rient avec leurs compagnons d'un soir, de ces grand-mères en tablier qui se hâtent vers d'improbables piaules... Non, rien de tout cela n'a la moindre importance lorsqu'on a un air d'Eddie Cochran dans la tête pour vous protéger de cet affreux monde.
  Et tu les aurais vues de loin, les bécanes alignées à l'entrée du concert: Harley-Davidson, Triumph, BMW des sixties... Avec deux trois trainards toujours assis sur les selles, qui sirotent une bière en attendant quoi?... Tu leur aurais dit bonjour d'un signe de la main et ils t'auraient répondu d'un hochement de tête, car, même s'ils ne te connaissent pas, ils auraient senti en toi un membre de la famille. Puis tu aurais contourné l'entrée des payants pour frapper à la porte des coulisses, puisque, même si c'était il y a 20 ans, tu as joué toi aussi dans cette salle et tu te souviens encore des noms des types de la sécurité. Les nouveaux t'auraient écouté avec respect, fermant un oeil à demi, et, te voyant seul, t'auraient fait signe d'entrer en gardant ça pour toi. Tu aurais serré une épaule au passage, en vieux grognard reconnaissant que tu es.
  Et tu te serais installé debout au fond de la salle, dans la rangée des mecs de ton âge, des anciens guerriers toujours invaincus et qui se souviennent. Tous ensemble, le regard fixé droit devant, vous auriez attendu l'entrée en scène de la Patti...
  Et soudain ces guitares! Ces guitares encore et encore, saturées d'électricité, tuantes, et qui ne proclament rien d'autre que la Liberté, qui ne proclament rien d'autre que la Victoire contre tout ce que le diable pourra jamais inventer... Ces guitares que tu avais presqu'oubliées mais qui, elles, t'avaient attendu, fidèles, pendant toutes ces années, ces guitares malmenées viendront t'arracher la larme qui couronnera cette soirée des retrouvailles...