Et ce que ça a été:
Tu n'as rien retrouvé dans ton armoire à glace, pas de Perfecto ruiné ni d'autres reliques du passé, car ta femme
a tout balancé au vide-ordures un jour où tu n'étais pas là; et sans même t'en prévenir, encore. Tu t'es donc contenté d'enfiler
cette mauvaise veste en chevron, celle que tu portes tous les jours pour aller travailler dans cette grande entreprise que
tu n'aimes pas. Elle était là, accrochée au porte-manteaux habituel, comme la vêture définitive qui va maintenant t'accompagner
jusqu'à la mort. Tu en as frissonné en l'enfilant...
Le métro était calme, sans trainards d'aucune sorte, presque désert en fait, et finalement ennuyeux... Tu t'es
demandé où étaient les gens? Puis tu as pensé aux vacances scolaires... Sans doute, oui. Tu n'étais pas loin d'en regretter
les revendeurs antillais qui, au moins, animaient jadis les trajets de leur dangereux trafic...
Mais tout change, et l'entrée du concert de la Patti était aussi lisse que l'esplanade de la Défense un jour de
grand vent: pas de motos, ni de bavardages, presque pas de rires, et très peu de femmes. Beaucoup de mecs étaient en bermudas
(tu ne connaissais d'ailleurs pas cette mode) exhibant sans complexes leurs mollets poilus, et semblant être là comme à un
match de foot'...
Tu t'es assis avec les autres, attendant le début du concert en fumant un clope (quand même!). Et tu n'as pas
retrouvé les briscards de ton âge pour qui tu étais venu, ils n'étaient pas là, tous ces anciens guerriers d'un combat pas
si inutile, pas si ridicule. Tu t'es demandé ce que faisaient les autres passée la quarantaine? Puis tu as repensé aux vacances
scolaires... Et après tout? Pourquoi pas?
Et soudain ces guitares! Ces guitares encore et encore, saturées d'électricité, ces guitares qui semblaient surgir
du passé pour racheter en un instant les années perdues et la solitude, le désespoir aussi de tous les hommes qui n'ont rien
trouvé d'autre pour se tenir debout, ici, sur cette terre maudite où les rats sont au pouvoir, ces guitares que tu avais presqu'oubliées
mais qui, elles, t'étaient restées fidèles, tu vois, pendant toutes ces années, ces guitares malmenées sont venues t'arracher
la larme qui a couronné cette soirée des retrouvailles...